Psychotraumatisme · Article

Les oublié·es de l’affaire Lyhanna

Une affaire criminelle à résonance nationale ne blesse pas seulement les proches. Elle réveille, en silence, la mémoire traumatique de millions de personnes. Voici ce que cela implique pour nos cabinets.

Par Natacha Gouby · Temps de lecture : 6 min

L’affaire criminelle de cette enfant — Lyhanna, une collégienne de 11 ans, disparue le 29 mai 2026, violée et retrouvée morte dans un silo à grain. Vous connaissez toutes et tous cette malheureuse histoire.

Ici, je ne souhaite pas m’étaler sur l’horreur : de toute façon, je n’ai pas les mots pour qualifier cet acte.

Je suis spécialisée dans la prise en charge des traumas et je forme les thérapeutes en psychopathologie et psychotraumatisme, sous forme de mentorat. Avec vous, je veux évoquer un sujet qui me brûle les entrailles et qui agite mes nuits depuis ce mois de mai.

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Sur toutes les radios

Quand on nous parle de « l’affaire Lyhanna », on évoque toute l’horreur de ce drame, on explique les défaillances d’un système judiciaire, on nous demande de « ne pas crier », on dresse la liste des négligences tant humaines que techniques. Tout cela m’interroge.

Je m’interroge quant aux conséquences. Non pas celles concernant la famille, les proches, les amis, les professeurs de cette adolescente : ils sont en première ligne, et les spécialistes seront logiquement très présents autour d’eux.

Je suis en alerte sur les conséquences pour ces millions de personnes — oui, vous avez bien lu, des millions — qui ont subi un jour ou l’autre un traumatisme. Peu importe sous quelle forme et dans quelles circonstances : des violences intrafamiliales aux accidents de la route, des abus sexuels aux home-jackings, des viols aux attentats, des pertes brutales d’êtres chers aux maladies. La liste est longue et non exhaustive.

Parce qu’un tel drame a une résonance nationale, il passe en boucle dans tous les médias, s’invite dans les repas de famille, les soirées entre amis, les bistrots, jusque dans les mariages. Cela réveille forcément ce « quelque chose » dans nos entrailles.

Quand le travail thérapeutique a été fait, et bien fait, c’est déjà brûlant de violence. Mais pour celles et ceux restés tapis dans leur silence, figés dans leur amnésie traumatique — comment vont-ils ?

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L’effet ricochet

Vous allez en avoir plein vos cabinets. C’est certain. C’est « l’effet ricochet », et j’en ai déjà qui arrivent.

La personne entend partout ce drame, les détails sordides, les pseudo-explications de comptoir… et cela réveille peu à peu ses propres traumas.

Alors soyez en alerte : écouter est encore plus important que d’ordinaire. Entendre ce qui n’est pas dit, observer le non-verbal, noter tous les symptômes. C’est la symptomatologie qui va vous mettre en alerte.

Le principal mécanisme de défense actif dans le trauma, c’est la dissociation. Lorsqu’un événement extérieur très violent réveille la mémoire traumatique, c’est comme si une brèche s’ouvrait doucement, laissant filtrer des dossiers stockés et en sommeil depuis des années. Ils remontent par fragments ou en bloc à la surface. La personne peut ressentir une impression d’irréalité : elle perçoit des odeurs, des images, des sensations, des goûts qu’elle n’interprète pas forcément immédiatement.

Le système nerveux enclenche un mode survie extrême. L’amygdale, qui gère les émotions, sature ; le cortex se déconnecte, saturé de cortisol et d’adrénaline ; l’organisme bascule dans un état de gel (freeze). Lorsque la fuite et la lutte sont impossibles, la psyché court-circuite la conscience pour préserver la vie.

Repères cliniques · ce qui doit vous alerter

Ce que la personne peut vous dire :

  • « Je vois sans vraiment ressentir. »
  • « Je vis sans être vraiment là. »
  • « C’est comme si ce n’était pas moi, comme si j’étais à côté de mon corps. »
  • « J’ai l’impression de devenir folle, fou. »

Ce que vous pouvez observer :

  • Des événements marquants racontés avec une étonnante neutralité émotionnelle
  • Une parole parfois robotisée, déconnectée de l’affect
  • Un regard perdu ou absent, comme si une partie d’elle-même n’était pas là
  • Un corps qui trahit une agitation discrète, une tension difficilement contenue
  • Réveils nocturnes multiples, cauchemars, flash-backs
  • Peur, crises d’angoisse, colère, dégoût, perte d’élan de vie

Si plusieurs de ces éléments sont présents, gardez au chaud, dans un coin de votre tête, l’hypothèse d’un trauma plus ancien.

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Comment se positionner

La prise en charge du traumatisme n’est pas une question d’adaptation ni de feeling. Elle ne s’improvise pas.

Si vous n’êtes pas formé·e au psychotraumatisme, il est préférable de ne pas travailler seul·e. Mieux vaut orienter la personne vers un·e thérapeute spécialisé·e, qui saura l’accompagner dans les meilleures conditions. Car l’hypnose, la sophrologie, l’EMDR ne sont que des outils d’accompagnement : utilisés trop tôt ou mal, ils risquent de renforcer le traumatisme, et les dégâts peuvent être bien plus importants.

Il est précieux de travailler avec d’autres professionnels — psychiatres, psychologues, centres du traumatisme, structures pluridisciplinaires spécialisées — et d’avoir une approche globale de la personne. Vous pourrez ainsi accueillir la parole, apporter de la sécurité, travailler la charge émotionnelle avec vos outils, sans aborder le trauma en frontal.

Si vous êtes formé·e au psychotraumatisme, vous savez accompagner la personne, et vous êtes sans nul doute déjà entouré·e de professionnels qui complètent votre prise en charge pour une approche globale et sécure.

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Le trauma vicariant

Parce que je ne suis pas sortie indemne de cette affaire, et que personne ne l’est vraiment, il est important de rappeler ici l’impact psychologique qu’ont sur nous, thérapeutes, les récits traumatiques de nos consultants.

L’exposition répétée à la souffrance et aux expériences traumatiques peut entraîner une fatigue émotionnelle, des images ou des pensées intrusives liées aux récits entendus, de l’anxiété, un sentiment d’impuissance ou une perte d’empathie, une usure du métier — menant parfois jusqu’au burn-out.

Le trauma vicariant ne traduit pas une fragilité du professionnel : il témoigne de l’effet cumulatif de l’exposition à la souffrance. Ce sont les espaces de supervision, de soutien et de régulation émotionnelle qui permettent de tenir dans la durée.

C’est aussi cela, notre métier de thérapeute : rester humain·e, continuer à être contenant·e, et travailler sur soi pour que cela ne déborde pas.

Natacha

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